19-07-2026 22:52 - Un appel à bâtir l’Homme avant qu’il ne soit trop tard
Réflexion inspirée de l’article « La Mauritanie, le Prince et les élections législatives », publié en 2013.
Plus de treize années se sont écoulées depuis la publication de mon article « La Mauritanie, le Prince et les élections législatives ». Si les contextes institutionnels et les acteurs politiques ont évolué, nombre des interrogations qui y étaient formulées demeurent d’une remarquable actualité.
Toutefois, l’expérience acquise au cours de ces années conduit aujourd’hui à recentrer l’analyse : le principal défi auquel la Mauritanie est confrontée ne réside pas uniquement dans la recomposition des équilibres politiques ou institutionnels, mais avant tout dans la construction de l’Homme, condition préalable à la consolidation de l’État, de la cohésion sociale et du développement durable.
Durant plusieurs décennies, le débat public s’est principalement focalisé sur les mécanismes de conquête et d’exercice du pouvoir, les processus électoraux, les partis politiques et les réformes institutionnelles.
Ces dimensions sont certes essentielles au fonctionnement d’un État de droit, mais elles demeurent insuffisantes si elles ne s’accompagnent pas d’une politique ambitieuse de développement du capital humain. Les grandes expériences historiques démontrent que la solidité des institutions dépend moins de leur architecture juridique que de la qualité des femmes et des hommes appelés à les faire vivre.
Les mutations sociales observées en Mauritanie mettent en évidence plusieurs fragilités structurelles : progression du décrochage éducatif sous ses formes multiples — scolaire, social et civique —, précarisation de certaines cellules familiales, insuffisance des dispositifs d’encadrement éducatif, existence d’enfants évoluant en marge des systèmes d’éducation et de formation, ainsi que la multiplication de familles très nombreuses, comptant parfois plus de douze enfants, sans encadrement adéquat ni moyens suffisants pour assurer leur éducation et leur suivi.
Ces enfants, souvent livrés à eux-mêmes, grandissent dans la rue, sans repères solides ni cohésion sociale, et leur nombre ne cesse d’augmenter. Le décrochage ne doit plus être appréhendé uniquement comme une sortie prématurée du système scolaire, mais comme un processus plus large de désengagement progressif vis-à -vis des cadres de socialisation, des valeurs collectives et des exigences de formation.
Ces réalités dépassent le simple champ social ; elles interrogent directement la capacité de la Nation à renouveler son capital humain et à préparer les générations appelées à assumer, demain, des responsabilités au sein des institutions publiques, de l’économie et de la société. Quel avenir pour ces enfants éduqués par la rue ? Quel regard porteront-ils demain sur la société qui les a laissés sans accompagnement ?
Cette problématique est d’autant plus préoccupante qu’elle s’accompagne d’un affaiblissement progressif de certaines institutions traditionnelles d’encadrement, au premier rang desquelles figurent la Mahadra et les institutions religieuses. Historiquement, celles-ci n’ont jamais eu pour seule vocation la transmission des sciences religieuses.
Elles ont constitué de véritables écoles de formation intellectuelle, morale et civique, façonnant des générations de savants, de magistrats, d’enseignants et de responsables publics, tout en transmettant les valeurs de discipline, de responsabilité, de modération, d’intégrité et de service de l’intérêt général.
Parallèlement, la révolution numérique a profondément transformé les mécanismes de socialisation. Les plateformes numériques, les réseaux sociaux et les technologies de communication occupent désormais une place déterminante dans la construction des représentations, des comportements et des systèmes de valeurs des jeunes générations.
Si ces outils offrent des opportunités considérables d’accès au savoir, leur diffusion demeure souvent dépourvue d’un accompagnement éducatif, familial et religieux suffisant. Dès lors, la question n’est plus seulement celle de l’accès à la technologie, mais celle de la capacité de la société à en maîtriser les effets éducatifs, culturels et éthiques.
Il ne s’agit donc pas d’opposer tradition et modernité, mais de construire une complémentarité féconde entre les institutions historiques de formation et les exigences du XXIᵉ siècle. La famille, l’école, la Mahadra, l’université, les institutions religieuses, les médias et les espaces culturels doivent constituer les composantes d’un même écosystème éducatif, capable de former des citoyens compétents, responsables, ouverts sur le monde et profondément attachés aux valeurs de la République.
Cette responsabilité est collective. Elle ne saurait être imputée exclusivement à l’État, ni à la majorité politique, ni à l’opposition. La problématique est fondamentalement structurelle et mobilise l’ensemble des acteurs publics et privés. La construction de l’Homme constitue un projet national qui transcende les alternances politiques et les clivages partisans.
Les États qui ont réussi leur transformation ont d’abord investi dans l’éducation, la culture, les valeurs et la qualité de leurs institutions de formation. Ils ont compris que la véritable richesse d’une nation ne réside ni dans ses ressources naturelles ni dans ses infrastructures, mais dans la qualité de son capital humain.
La Mauritanie gagnerait ainsi à engager un Pacte national pour la construction de l’Homme, faisant de l’enfance, de l’éducation, de la formation religieuse et civique, de la culture, de l’éthique publique et de l’éducation numérique des priorités stratégiques. Car la pérennité des institutions dépend, en dernière analyse, de la qualité des citoyens appelés à les faire vivre.
L’histoire enseigne enfin une vérité constante : les nations qui négligent la formation de leurs générations futures reportent leurs crises sans jamais les résoudre. À l’inverse, celles qui placent l’Homme au cœur de leur projet de société créent les conditions d’une stabilité politique durable, d’une croissance inclusive et d’un développement véritablement souverain.
Mohamed Fouad Barrada
