10-02-2012 22:44 - Mauritanie : Les intellectuels religieux débattent de la contestation dans l'Islam
Les érudits religieux se sont engagés dans un vif débat portant sur le caractère admissible de la contestation publique dans l'Islam. Un éminent érudit religieux mauritanien a récemment attisé la controverse en qualifiant publiquement les "révolutions de la rue" de "chaos absurde".
"Ceux qui déclenchent la révolution dans la rue sont des Kharijites qui n'ont rien à voir avec l'Islam", a déclaré le 2 février le secrétaire général de l'Association mauritanienne des oulémas, Hamden Ould Tah, à l'occasion d'une conférence à Nouakchott. "Ils sont clairement identifiés et décrits dans la loi islamique".
"Le soulèvement contre un dirigeant est une approche propre aux Kharijites", a-t-il répété. "Les partisans de ces idées n'ont rien en commun avec le peuple de la Sounna et avec la communauté des Musulmans. Certains font tout leur possible pour tromper l'opinion publique en véhiculant de telles idées étranges".
Ould Tah, soixante-dix ans, a affirmé que "la sécurité est au-dessus de tout" et que les manifestants mettent en danger l'ordre public.
"L'obéissance au commandant du coup d'Etat militaire, s'il a réussi, est une obligation, parce qu'il devient alors le dirigeant", a-t-il indiqué. "Les érudits pro-régime ont prouvé à travers l'histoire qu'ils étaient les plus influents et les plus bénéfiques pour l'Islam et les Musulmans que ceux qui critiquent l'autorité".
Certains semblent penser que ce discours controversé survient en réponse à une fatwa émise précédemment par le jeune érudit Mohamed Hassan Ould Daw, président du Centre de formation des imams. Le 18 janvier, Ould Daw avait qualifié les victimes de la révolution de "martyrs".
"La détermination et une foi pure figurent parmi les conditions les plus importantes du sacrifice au nom de la liberté et de la réalisation des objectifs", avait-il déclaré lors d'un séminaire organisé à Nouakchott. "Ceux qui restent tranquillement chez eux à attendre que la tente de la liberté soit dressée pour pouvoir profiter de son ombre ont une volonté médiocre et n'apprécient pas la liberté à sa juste valeur".
Ould Daw a qualifié d'apathiques ceux qui mettent en doute la possibilité de créer le changement à travers des révolutions, dans la mesure où ils tentent de déstabiliser le front de la nation en faisant se propager des notions partiales, dans le but de maintenir le statu-quo.
"La raison des divergences d'opinions exprimées par les érudits concernant les révolutions exigeant le changement peut être calquée sur l'adaptation des fatwas à la réalité actuelle", a expliqué à Magharebia Sheikh Ould Zein Ould Imam, professeur de jurisprudence à l'Université de Nouakchott.
"Ould Tah a interdit les révolutions, sur la base du 'Fiqh al-Sultan' de Mawardi, qui qualifie les révoltes contre le dirigeant d'illégales à une période historique spécifique. En revanche, le jeune Ould Daw s'est efforcé d'adapter les fatwas aux circonstances actuelles", a-t-il poursuivi.
Ould Imam a affirmé que "demander la liberté et la démocratie est un droit légitime pour tous les citoyens", mettant toutefois en garde contre "l'utilisation de la violence, du sabotage et du meurtre".
"Interdire le soulèvement contre un dirigeant injuste est quelque chose que chacun considère comme incompatible avec ce qui devrait être prêché en ce moment" estime pour sa part Mohamed Ould Younes, analyste et journaliste.
Pour Sheikh Mohamed Ould Harmah, un autre spécialiste, "un érudit religieux a le droit d'exprimer son opinion sur des questions qui préoccupent actuellement les citoyens. Mais il convient d'établir une distinction entre une fatwa et la position politique et personnelle de l'érudit, concernant un problème particulier à considérer".
"Après tout, un savant religieux n'est pas infaillible", ajoute-t-il. "Ses points de vue se basent sur ses propres intérêts et ses propres relations. Ces positions ne nous engagent pas et nous pouvons être un désaccord avec lui. Nous devons aussi réaliser que les interprétations fournies par les érudits religieux diffèrent en fonction de leur propre vision de la réalité".
Ould Harmah appelle toutefois les intellectuels religieux à "se tenir à l'écart des joutes politiques" et à préserver leur "caractère religieux sacré".
Par Jemal Oumar pour Magharebia à Nouakchott
